Un regard plus précis : les banques peuvent mieux servir les PME détenues par des femmes en repensant leurs modèles opérationnels.

Un regard plus précis : les banques peuvent mieux servir les PME détenues par des femmes en repensant leurs modèles opérationnels.

Le financement des entreprises détenues par des femmes pourrait constituer un véritable moteur de croissance pour les banques africaines. Toutefois, des modèles de crédit repensés, intégrant davantage la dimension de genre, pourraient être nécessaires pour répondre de manière rentable aux besoins de ces entrepreneures.
Dalberg Advisors plaide notamment pour le recours à des formes alternatives de garanties, à des méthodes d’évaluation du crédit fondées sur les flux de trésorerie et les données comportementales, ainsi qu’à des prêts adaptés, en remplacement des modèles de financement traditionnels.

Par  Lillian Kidane & Chimdi Onwudiegwu 

En 2016, KCB Bank Kenya a constaté que seulement environ 7 % de ses près d’un million de clients détenteurs d’un compte PME (MSME) avaient souscrit un prêt. Une étude menée auprès de ses clients a identifié plusieurs obstacles majeurs à l’accès au financement bancaire des PME : des processus lents et peu transparents, des exigences élevées en matière de garanties traditionnelles, ainsi qu’un modèle de service principalement transactionnel.

KCB a revu ses processus d’octroi de crédit, assoupli les exigences en matière de garanties, exploré des garanties alternatives ainsi que l’utilisation de données comportementales, renforcé la formation de ses équipes, mis en place de nouveaux outils de scoring et évolué vers un modèle davantage fondé sur la gestion de la relation client.
Le programme a permis d’accorder 656 prêts aux PME, dont 52 % à des entreprises détenues par des femmes, tout en améliorant significativement la satisfaction des clients PME.
Toutefois, les modèles financiers de KCB ont montré que les prêts inférieurs à 1 million de KES ne seraient pas rentables dans le contexte du plafonnement des taux d’intérêt et du modèle de gestion de la relation client en vigueur. Cette contrainte a ainsi poussé la banque à privilégier les solutions digitales, plutôt que de s’appuyer uniquement sur un modèle de relation bancaire traditionnel.

Un argument plus convaincant en faveur du financement des entreprises détenues par des femmes

L’argument commercial en faveur du financement des PME détenues par des femmes ne repose pas sur l’idée que toutes les entreprises dirigées ou détenues par des femmes seraient de meilleurs emprunteurs, ni sur la promesse de rendements systématiquement plus élevés, de risques plus faibles ou d’une plus grande fidélité des clientes. L’argument le plus solide est plutôt le suivant :

Les institutions financières passent à côté d’une demande solvable émanant de PME détenues par des femmes, car leurs modèles de segmentation, d’évaluation du risque de crédit et de service client n’ont pas été conçus pour répondre à leurs besoins.
Corriger ces angles morts peut permettre d’élargir les portefeuilles de prêts sans nécessairement entraîner une hausse du risque de crédit. Mais pour transformer cette opportunité en rentabilité, il faut aller au-delà de la simple fixation d’objectifs de financement et repenser le coût de service, l’économie des prêts et les mécanismes de responsabilisation.

Un examen plus approfondi des données

Les études institutionnelles mettent en évidence les avantages d’une approche plus ciblée à l’égard de la clientèle féminine. Les établissements de crédit ayant mis en place des stratégies spécifiquement orientées vers les femmes ont réussi à augmenter leur part de PME détenues par des femmes.
Les entrepreneures sont également considérées comme de bonnes emprunteuses et seraient moins susceptibles de faire défaut sur leurs prêts. Ces résultats sont encourageants, même si les données ne permettent pas d’affirmer que toutes les entreprises détenues par des femmes présentent intrinsèquement un risque plus faible.
Voici un aperçu rapide des principaux éléments disponibles :

En 2024, les prêts accordés aux PME détenues par des femmes ne représentaient que 19 % du volume du portefeuille de prêts aux PME parmi 183 institutions financières clientes de l’International Finance Corporation (IFC). Le montant moyen des prêts était par ailleurs 28 % inférieur.
Pourtant, le taux moyen pondéré de prêts non performants à 90 jours était globalement comparable : 3,6 % pour les prêts aux PME détenues par des femmes, contre 3,8 % pour l’ensemble des portefeuilles PME.

Selon les données détaillées au niveau des prêts d’Aceli Africa, les entreprises détenues par des femmes dans son portefeuille de PME agricoles avaient un montant moyen de prêt d’environ 52 000 dollars, contre 90 000 dollars pour les entreprises détenues par des hommes.
En revanche, leur taux de prêts non performants à 90 jours (NPL) était plus faible : 3,3 % pour les entreprises détenues par des femmes, contre 4,6 % pour celles détenues par des hommes.

À partir de 2012, l’analyse menée par Root Capital sur une période de dix ans auprès de 552 entreprises agricoles a révélé un taux de défaut inférieur de 4,12 points de pourcentage pour les entreprises dirigées par des femmes, après prise en compte de la taille des prêts, de la région et du secteur d’activité.

L’enquête Her Fintech Edge de l’IFC, menée auprès de 49 fintechs spécialisées dans le crédit, a révélé que parmi les entreprises ayant adapté leurs produits et services aux besoins des femmes, 63 % ont constaté une valeur vie client (Customer Lifetime Value – CLV) plus élevée chez leurs clientes, contre 38 % des entreprises n’ayant pas adapté leur offre.

À quoi pourrait ressembler une refonte des modèles opérationnels

Des performances de remboursement comparables ne suffisent pas, à elles seules, à rendre ce segment commercialement attractif. Les prêts de faible montant entraînent proportionnellement des coûts plus élevés d’acquisition, d’évaluation du risque et de gestion. Ainsi, le simple fait d’intégrer une dimension de genre peut favoriser l’inclusion sans pour autant améliorer la rentabilité, si le modèle opérationnel n’évolue pas.
C’est pourquoi l’enjeu doit porter avant tout sur la transformation du modèle opérationnel, plutôt que sur la fixation d’objectifs de financement spécifiques aux femmes.
Concrètement, cela peut passer par : la digitalisation et la simplification de l’octroi des petits prêts ;
le recours aux données transactionnelles et aux données issues des chaînes de valeur, en remplacement des exigences de garanties fixes qui excluent structurellement de nombreuses entreprises détenues par des femmes ;
la mise en place d’incitations lorsque le modèle économique n’est pas encore suffisamment rentable pour être autonome ; et l’utilisation de données ventilées par genre afin de concevoir et proposer réellement des produits différenciés et adaptés aux besoins des clientes.

L’expérience d’Aceli illustre le même constat à l’échelle de l’écosystème. Au sein de ses institutions partenaires, la combinaison d’une assistance technique, d’incitations à l’octroi de prêts et de programmes de renforcement des capacités a contribué à faire évoluer les pratiques, passant d’initiatives ponctuelles en faveur des femmes à une intégration plus systématique de la dimension de genre dans les critères d’octroi de crédit, les incitations destinées aux équipes et la gestion des portefeuilles.

Un cadre pour une approche intentionnelle en matière de genre

L’approche intentionnelle en matière de genre doit être définie à travers les différentes composantes de l’activité qui déterminent concrètement si un segment est effectivement servi — et s’il l’est de manière rentable.

Dimension

Quels changements dans le cadre d’un modèle intégrant intentionnellement la dimension de genre ?

Définition du segment

Les PME détenues par des femmes sont définies et suivies comme un segment distinct et mesurable.

Parcours de demande et d’approbation des prêts

Les points d’abandon du parcours sont suivis selon le genre afin d’identifier à quelles étapes les demandeurs éligibles sont perdus.

Évaluation du risque de crédit

Les données de flux de trésorerie et les données comportementales complètent ou remplacent les méthodes d’évaluation du crédit fondées sur les garanties.

Garanties

Des formes alternatives de garanties (stocks, créances clients, garanties de groupe) sont acceptées.

Produits et tarification

Les montants et les conditions des prêts sont adaptés aux besoins réels, plutôt que de proposer un montant standardisé pour tous

Acquisition de clientèle

Les canaux et les messages permettent d’atteindre les entreprises détenues par des femmes là où elles se trouvent.

Prestation de services

Une prestation de services segmentée, souvent axée en priorité sur le digital, remplace un modèle bancaire relationnel uniforme.

Données

Les données ventilées par genre sont collectées et intégrées aux décisions relatives aux produits et à l’octroi de crédit.

Compétences des équipes

Les chargés de crédit sont formés à identifier et à évaluer le risque de profils d’entreprises non traditionnels.

Incentives

Les objectifs des équipes valorisent à la fois la croissance du segment et sa rentabilité.

Leadership

Un cadre dirigeant, et non une fonction RSE ou conformité, est responsable du P&L du segment.

Économie du portefeuille

La marge contributive est suivie et reportée au niveau du segment.

Le bilan final

Le coût de l’inaction ne peut pas encore être réduit à un chiffre unique et suffisamment étayé, et les institutions comme les cabinets de conseil devraient cesser de laisser entendre que c’est possible.
Ce que les données permettent en revanche d’affirmer est plus précis — et plus utile pour un allocateur de capitaux : le financement intentionnel des PME sous l’angle du genre relève avant tout d’une discipline de transformation du modèle opérationnel. Les institutions qui parviennent à saisir cette opportunité sont celles qui ont repensé leur manière d’identifier, de tarifer et de servir ce segment.

Lillian Kidane is Partner and Regional Director for Africa, Dalberg Advisors.

Chimdi Onwudiegwu is an Associate Partner, Dalberg Advisors.

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